7.2 La côte, lieu de tous les dangers – Frédéric LE BLAY
Script :
2. La côte, lieu de tous les dangers.
Pourquoi il ne faut pas vivre trop près des côtes...
Mais avant d'être attractive et lieu de villégiature recherché, la côte a souvent été perçue comme un espace dangereux. L'éloignement des côtes un facteur de protection.
Je voudrais citer ici un passage célèbre du traité Sur la République de l'orateur et philosophe romain Cicéron (106-43 av. J.-C.).
La première partie de ce texte consiste à faire l'éloge du fondateur de Rome, Romulus. Parmi les motifs justifiant cet éloge, Cicéron met en avant le choix d'un lieu idéal dans sa topographie et sa situation géographique pour établir une cité appelée à la plus grande destinée.
Je cite :
« Comment Romulus eût-il pu s'assurer avec plus de clairvoyance divine tous les avantages de la mer et en éviter les inconvénients, qu'en situant sa ville sur la rive d'un fleuve au cours constant et régulier, se jetant à la mer par un large estuaire, de façon qu'elle pût importer par mer ce dont elle manquait et exporter au loin ce qu'elle avait en abondance ? » II, 5
Les lignes précédant cette déclaration mettent en évidence la vulnérabilité que pouvait représenter une implantation côtière.
Il n'est pas question de dresser ici un panorama exhaustif de tous les dangers côtiers à travers la géographie et l'histoire mais on peut en rappeler les principaux visages :
Il y a tout d'abord la submersion. Elle présente deux visages différents, qui ont de plus en plus tendance à être confondus.
La submersion due à un épisode météorologique violent (tempête, ouragan, cyclone) associé à une marée de forte amplitude : l'épisode le plus marquant des dernières années est pour nous la tempête Xynthia de fin février-début mars 2010.
Le tsunami, effet possible d'une secousse sismique dont l'épicentre se situe au large ou à proximité des côtes. Le tremblement de terre et le tsunami consécutif qui ont ravagé les côtes du Tôhoku, nord-est du Japon, en mars 2011, en reste l'un des épisodes récents les plus traumatiques, notamment parce qu'il se doubla d'un accident nucléaire de grande ampleur.
Le tsunami nous apparaît comme une réalité inscrite dans l'histoire japonaise, assortie de toute un folklore du monstre marin.
Sur le plan cinématographique, cette mythologie participe d'un genre à part entière, le film de monstre dit kaiju, dont Godzilla, créature sortie des profondeurs océaniques est un avatar.
Nous comptons aussi nos légendes de monstres marins, susceptibles d'engloutir navires et marins, poulpes ou calamars géants, cachalots (l'histoire de Jonas dans la Bible), etc. Dans la catégorie « terreur maritime », la série de films Les dents de la mer fut efficace. Mais il est vrai que le monstre venu des profondeurs venant ravager les espaces terrestres appartient à une autre mythologie que la nôtre.
Toujours au Japon, des traditions anciennes expriment aussi cette inscription du tsunami dans les représentations de la mer. Citons la coutume de la churakasa, originaire d'Okinawa, qui repose sur l'idée selon laquelle c'est toujours au gré des vagues que le destin assaille le petit monde des îles. Dans la même région des îles du sud et ailleurs au Japon, s'est transmise la légende d'un étrange poisson qui parle, poisson à tête d'homme, attrapé par un saulnier ou un pêcheur, annonciateur de la vague dévastatrice. Il convient également d'évoquer la légende du namazu ou ōnamazu, dont on date l'apparition au XVIIe siècle, légende qui évoque un poisson-chat géant vivant dans la vase des profondeurs de la terre, sur le dos duquel repose le Japon. Ses mouvements provoquent les séismes.
Cependant le tsunami est aussi une réalité méditerranéenne oubliée. Les sources littéraires antiques comme l'archéologie nous enseignent que les anciens peuples de cette aire géographique connaissaient les ravages qu'un engloutissement par les flots pouvait causer. Ainsi Pausanias, Diodore de Sicile et Strabon conservent la mémoire du séisme de 373 av. J.-C., qui provoqua la submersion des villes d'Héliké et de Boura dans le Péloponnèse (Sud du Golfe de Corinthe). D'autres événement de même nature ont laissé des traces.
Il faut donc ici parler du mythe de l'Atlantide, rapporté dans le dialogue Critias de Platon. La littérature et les interprétations issues de cette fable, dont les commentateurs sérieux s'accordent pour considérer qu'elle fut forgée de toutes pièces, abondent. Les spéculations quant à la localisation de cette civilisation engloutie vont toujours bon train. Même si cette histoire est tout droit sortie de l'imagination du philosophe, on a pu supposer à juste titre qu'elle pouvait se faire l'écho de traditions méditerranéennes relatives à un épisode/ou des épisodes marquants de submersion.
Les analogies avec la fable biblique du Déluge ont été établies. L'hypothèse récente du remplissage de la Mer noire, d'abord par l'eau douce issue de la fonte de l'inlandsis nord-asiatique, puis par l'eau salée de la Méditerranée passant par le détroit du Bosphore, quand le niveau global des océans a dépassé le niveau global des eaux lacustres, est largement reprise par les tenants d'un événement catastrophique majeur qui pourrait être à l'origine de la tradition du Déluge. Si le scénario se confirmait, le remplissage de la Mer noire serait concomitant à l'élévation globale du niveau des océans à la fin de la dernière grande glaciation, soit entre 10 000 et 5 000 av. J.-C. D'autres plateformes continentales furent ennoyées au cours de la même période. La littérature grecque, les écrits du géographe Strabon par exemple, nous apprend que les Anciens se posaient des questions quant cette l'histoire de la Mer noire.
Le mythe du déluge universel étant attesté dans différentes parties du monde et diverses traditions, la science se demande aujourd'hui s'il n'est pas le résultat de la transmission orale du vécu de populations côtières ayant expérimenté avec frayeur la montée de eaux et la submersion de leurs lieux de vie. L'archéologie préhistorique témoigne de ce que de nombreux sites aujourd'hui partiellement ou totalement submergés étaient autrefois des zones de vie émergées. Certaines populations d'alors ont véritablement cru assister à la fin de leur monde.
À l'heure où nous redoutons et assistons à une nouvelle montée globale du niveau des mers, du fait du réchauffement climatique, nous nous interrogeons sur le devenir des zones littorales et de certains espaces urbains. Des légendes comme celles de l'Atlantide ou de la ville d'Ys sont-elles un aperçu de la destinée de certains ports ou de certaines stations balnéaires ?
Le danger vient aussi des hommes...
Après la submersion, il faut évoquer au titre de la vulnérabilité littorale l'hostilité des hommes.
Si Cicéron loue Romulus de n'avoir pas fondé sa ville sur une côte, c'est parce que la Méditerranée de son temps avait connu de manière généralisée les méfaits de la piraterie. Jusqu'à l'époque de César, qui y mit fin, des flottes de mercenaires écument cette mer centrale pour arraisonner et piller les cargaisons des navires, réduire en esclavage leurs passagers et parfois attaquer les ports. Ajoutée aux tempêtes et risques de naufrage, cette réalité fait de la mer un espace foncièrement hostile.
La piraterie a été une réalité historique qui donna aussi lieu à tout un imaginaire littéraire, au point que le pirate devienne une figure fantasmée parfois chargée de valeurs positives, mais elle n'en est pas moins un phénomène répandu dans le monde, aujourd'hui encore, qui fait de certaines aires maritimes et côtières le lieu de tous les dangers, sur la côte orientale du continent africain notamment.
Les pirates s'ajoutent à tous les envahisseurs possibles venus du large. On sait que la protection et la défense des côte et des ports a toujours été une préoccupation militaire et géostratégique majeure, tant les frontières maritimes constituent un espace vulnérable aux débarquements et aux invasions hostiles. Ici encore, l'imaginaire historique est riche, qu'il s'agisse des raids vikings sur les côtes de l'Europe ou de ceux que les japonais appelaient les « Barbares des Mers du Sud ». On sait que le Japon eut à repousser une tentative d'invasion par la mer des chinois et qu'il se montra ensuite, jusqu'à la fin du XIXe siècle, particulièrement réticent à l'accueil des marchands européens et de leurs navires.
Je voudrais lire ici le passage complet de Cicéron qui précède son éloge du site choisi par Romulus pour fonder Rome.
« Il y a en outre, en ce qui concerne les mœurs, une corruption et une instabilité propres aux villes maritimes ; des parlers nouveaux, des habitudes nouvelles y pénètrent, on n'y importe pas seulement des marchandises, mais aussi des coutumes étrangères, de sorte que nulle institution nationale ne se conserve dans sa pureté. Les habitants de ces villes ne sont pas attachés à leurs foyers, l'espoir aux ailes rapides les transporte au loin en pensée ; même les corps demeurant en repos, les âmes se détachent de la patrie et vagabondent. En fait, rien n'a plus contribué à la lente décadence et à la chute de Carthage et de Corinthe que les voyages dans toutes les directions de leurs citoyens : curieux de trafic et de navigation. ils ne cultivaient plus leurs champs et ne s'exerçaient ;:ilus au maniement des armes. (8) La mer encore, pour la perte des cités, excite au luxe par les facilités qu'elle donne à faire du butin ou du commerce. Le charme même d'une situation trop heureuse alimente le désir par la séduction de sa magnificence et la douceur du repos qu'on y goûte. Et ce que je dis de Corinthe, je ne sais si je ne pourrais le dire avec beaucoup de vérité de la Grèce entière. Que dire des îles grecques ? Entourées par les flots, elles sont elles-mêmes presque flottantes, flottantes aussi sont leurs institutions et leurs mœurs. Et ce sont là, je l'ai dit, des parties de la Grèce ancienne. Quant aux colonies fondées par les Grecs en Thrace, en Italie, en Sicile, en Afrique, la seule Magnésie mise à part , quelle est celle que la mer ne baigne pas ? Partout une bordure grecque est tissée, si l'on peut dire, aux terres qu'habitent les Barbares. Auparavant nul parmi les Barbares ne se hasardait sur mer, sauf les Etrusques et les Carthaginois, ceux-ci pour y faire du commerce, ceux-là pour y exercer le métier de pirates. Et c'est là qu'il faut manifestement chercher la cause des maux qu'à souffert la Grèce et des révolutions qui l'ont agitée. Dans ces dangers propres aux villes maritimes dont je viens de parler brievement, et cependant leur situation dangereuse présente ce grand avantage que la mer apporte aux habitants de ces villes, des produits de toute origine et qu'ils peuvent en retour transporter et envoyer en tout pays, les produits de leur propre sol. »
À de nombreux égards, la mer et ses profondeurs sont cet espace insondable d'où tout peut arriver, y compris les pires calamités. D'où le fait qu'elle puisse être perçue comme source de prospérité, comme un débouché commercial notamment, mais aussi comme un espace vulnérable dont il faut se tenir quelque peu à l'écart. Cicéron loue la prévoyance de Romulus qui choisit un estuaire, lieu idéal entre terre et mer. Je pense à d'autres villes, qui furent où sont de grands ports sans être pourtant situées sur le littoral même, Bordeaux ou Nantes par exemple. Il ne va pas non plus de soi d'installer sa capitale sur la côte, non seulement en vertu du principe de centralité géographique souvent recherché pour établir le centre du pouvoir mais aussi parce qu'une ville littorale est plus difficile à défendre contre les débarquements ennemis qui peuvent survenir par surprise.
Il faudrait bien sûr dire quelques mots de l'imaginaire de la marée voire le développer, ce que je ne ferai pas dans ce cadre. Les marées qui jettent sur le rivage tout ce que la mer peut contenir mais qui sont aussi ce qui peut emporter, engloutir, faire disparaître.
Ces premières considérations font apparaître une dimension essentielle de notre imaginaire et de notre expérience de la mer, surtout dans cette zone frontière que sont les côtes : tout espace côtier est perçu comme lieu du mouvant, de l'instabilité, du changement. Il est difficile de conserver la maîtrise totale de son espace de vie lorsque l'on vit sur la côte. Bien des risques, d'origine naturelle ou humaine, peuvent trouver leur origine dans la mer. De ce point de vue, l'existence au beau milieu des terres peut présenter une forme de sécurité et de stabilité.
Les géographes savent bien que le trait de côte est une limite mouvante entre terre et mer, soumis parfois à des bouleversements brutaux et destructeurs.
Cet imaginaire ambivalent de la mer peut se doter d'une dimension positive : la mer étant aussi lieu de l'aventure, de la découverte, de l'inattendu.