Définir les modalités de gestion de la pollution des sols

4.1.3 Différentes figures d'experts

Sur un sujet comme celui-ci, précisons d'emblée que le mot « expert » en France revêt des situations fort différentes : à côté du scientifique reconnu sur le plan académique et convoqué dans une situation d'expertise, de l'expert technique doté de compétences très ciblées exerçant dans un organisme public ou para-public, se situe aussi l'ingénierie de projet (sur « l'agriculture urbaine » ou l'urbanisme) qui poursuit un autre objectif puisqu'il s'agit de développer l'agriculture urbaine. Dans les deux cas, l'approche du sol est très différente : dans le premier cas, les experts techniques des villes contribuent à cerner, en lien avec des experts académiques, les risques liés au milieu urbain, alors que dans le second cas, le sol urbain est d'abord considéré comme un support de cultures ce qui oriente l'analyse des risques – voir plus loin l'analyse des guides orientant le jardinage urbain.

Il est important de questionner les pratiques des experts lorsqu'ils deviennent des acteurs de l'aménagement urbain, action éminemment politique (Nous reprenons ici un texte soumis à la revue Lien social et Politiques).

La notion « d'impartialité impliquée » suppose « qu'il existe quelque chose comme un noyau scientifique ou un cœur démonstratif des sciences imperméable au contexte et aux valeurs non-épistémiques » ( Coutellec, 2015[1]). Ce point pose question dans la mesure où l'option « cultiver sur sol contaminé » est prise avant la connaissance réelle du sol urbain (et péri-urbain) et que ce choix de société n'est pas débattu collectivement. Il est à noter que des recherches ont montré que les végétaux cultivés dans les jardins collectifs urbains pouvaient être contaminés. Il est donc nécessaire d'en débattre, de mutualiser les recherches avant de décider d'un usage sensible - la consommation alimentaire en ville.

A l'exemple de la comparaison Toronto/Paris, les valeurs ou les seuils pris comme références (qui sont eux-mêmes des compromis socio-politique), apparaissent malléables en fonction des intentions et des valeurs que portent les experts. Les services techniques de la ville de Paris se montrent plus précautionneux que ceux de Toronto soulignant en cela des rapports très différents entre santé et environnement. Soit on fabrique les valeurs de références avec des fourchettes suffisamment larges pour permettre la culture sur ce milieu urbain souvent contaminé ; dans ce cas, on restreint l'incertitude en réduisant l'objet de connaissance. Soit on reconnaît l'incertitude, ce qui conduit à la prudence en initiant de nouvelles recherches sur la qualité du sol urbain (et péri-urbain) et en approfondissant les mesures sur les sols et les végétaux cultivés en ville. Les hypothèses de travail et le rapport à l'incertitude diffèrent ainsi radicalement dans les deux situations. Précisons que lorsque la reconnaissance de l'incertitude est constitutive de la démarche experte, celle-ci possède une vertu heuristique, car elle favorise un approfondissement des recherches, une ouverture sur d'autres hypothèses (le plomb très fréquent en milieu urbain provient-il de l'essence ou des épandages de boues de station d'épuration rendant suspectes la qualité de certaines terres maraîchères ? (Ce que confirment des mesures récentes (Canolle, 2016))) et permet de préciser ce que l'on ne sait pas encore avant de passer trop rapidement à des conseils en termes d'aménagement.

A travers ces deux guides, les intentions et les valeurs qui façonnent ces expertises apparaissent clairement : au projet de développement du jardinage à développer a priori et en toute circonstance (modèle Toronto) s'oppose à Paris l'interdiction de cultiver dans le sol en place, milieu peu connu et souvent multi-contaminé; dans la très grande majorité des cas, un apport de terres est nécessaire (modèle parisien) alors que la traçabilité de ces terres d'apport n'est pas encore complètement garantie. Dans ce second cas, il s'agit de projets à instruire au cas par cas afin de définir a posteriori l'usage le plus approprié.

Ces deux attitudes recoupent aussi des cultures épistémiques différentes : pour l'ingénierie de projet sur l'agriculture urbaine la toxicité du sol n'est pas posée en préalable, le sol est d'emblée considéré comme un support de culture que l'on cherchera à amender pour favoriser la production – et dans le cas présent pour contenir les polluants avec l'idée de maîtriser et contrôler le vivant ; la conception du sol apparaît an-historique, il est prêt à être cultivé en tout circonstance. De leur côté, les sciences du sol et géochimistes (Il faudrait bien sûr le préciser plus finement mais ce sont des tendances très nettes que nous avons observées lors de notre projet de recherche interdisciplinaire) cherchent d'abord à caractériser ce sol urbain et péri-urbain avant de décider de son usage en rappelant l'extrême variabilité et hétérogénéité du sol (surtout en ville).

La question du temps apparaît cruciale dans l'affaire qui nous occupe. Comme on l'a vu, toute la difficulté est de prendre en compte cet héritage sur le temps long dans les projets d'ingénierie ou d'aménagement urbain. Sans bien connaître l'histoire de la ville de la Toronto, on peut faire l'hypothèse que celle-ci diffère de celle d'une ville comme Paris. De surcroît, les services techniques de la ville de Paris travaillent en liens avec un réseau d'acteurs liés à la santé pour qualifier les risques liés aux usages dans les jardins collectifs urbains. Sur le plan cognitif et organisationnel, ces guides ne sont donc pas transposables de manière systématique d'une ville à l'autre, d'un pays à l'autre. L'urgence est l'autre principe d'action que l'on retrouve comme modalité d'action de certains ingénieurs (Barles, op.cit)

Différents rapports au public sont décelables : soit on décide entre-experts des risques[2] (que l'on fait courir à d'autres), sur le modèle de « l'instruction publique » (Callon, 1998) soit on prend des précautions, au cas par cas, en fonction de sites de jardins urbains en concertation avec les personnes concernées. Dans le premier cas, cela conduit à une non-formation du public sur la question de la qualité des sols puisque le public est mis devant le fait accompli; dans le second cas, une démocratie technique sur le sol urbain commence à advenir puisque certains jardiniers, confrontés à des pollutions avérées, se disent prêts à participer à la remédiation des sites afin de permettre aux générations futures de cultiver dans de bonnes conditions. Portant une forme d'intérêt général, ces différentes prises de parole participent ainsi à la mise en politique de la qualité du sol urbain.

In fine nous pouvons avec L. Coutellec (op.cit, p.53) conclure en ces termes : « les connaissances scientifiques ne sont pas neutres, elles sont porteuses d'un certain nombre de déterminations, qui peuvent devenir des normes pour l'action. C'est de notre responsabilité collective de les expliciter ».

Complément

  • Beck, U., 2001. La société du risque. Sur la voie d'une autre modernité. Aubier, Paris.

  • Lascoumes P, 1997, la précaution, un nouveau standard de jugement, Esprit, n°237, PP 129-140

  • Trépos JY, 1996, La sociologie de l'expertise, Paris PUF

  1. Coutellec L., 2015

    Coutellec L., 2015, La science au pluriel, Essai d'épistémologie pour des sciences impliquées, Eds Quae, Versailles

  2. Le risque

    Le risque est la combinaison de la probabilité et de la (des) conséquence(s) de la survenue d'un événement dangereux spécifié.

4.1.2 Les approches profanes du risque4.2 Chronologie et acteurs impliqués sur la problématique des sols contaminés
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