Jardins urbains et pollution des sols : évaluation des risques et démarches d'experts

Toronto : « favoriser le jardinage urbain en protégeant la santé »

(Source : Toronto Public Health (2011). Assessing impacted soil for urban gardening : Decision support tool. Tchnical report and rationale. May, 2011.)

La ville de Toronto part d'un parti-pris très volontariste en considérant que le jardinage urbain contribue à rendre la ville plus saine. Elle fait ainsi la promotion de la production alimentaire locale et souhaite lever les barrières au jardinage urbain. En 2009, le conseil municipal a ainsi adopté une recommandation pour soutenir les stratégies et initiatives permettant de développer les possibilités pour une production alimentaire locale et d'autres activités agricoles urbaines dans la ville. En 2011, Toronto comprenait 51 jardins communautaires[1], 12 jardins familiaux et une ferme urbaine et faisait l'objet d'une demande croissante pour de nouveaux espaces. Les questions et préoccupations autour de la contamination des sols, des coûts associés à l'évaluation de l'état du site et la mise en œuvre des mesures de gestion des risques sont apparues comme les principaux freins pour répondre à cette demande.

Le service de santé publique de Toronto associé au service des parcs, forêts et loisirs de concert avec le bureau de l'environnement ont alors décidé de produire un guide d'évaluation des sols destinés au jardinage urbain. Ce guide, à destination des services municipaux, constitue un véritable outil d'aide à la décision pour le choix de sites dédiés au jardinage urbain. Il permet d'identifier les zones potentiellement contaminées mais adaptées à la production alimentaire et d'identifier, site par site, des mesures appropriées de réduction de l'exposition aux éventuels polluants.

L'objectif du guide est ainsi de lever les freins à la pratique du jardinage urbain et de permettre au plus grand nombre de cultiver sur la base d'un partage d'information et d'outils. Le processus d'élaboration du guide par la ville de Toronto s'est appuyé sur un travail d'échanges (sollicitations, atelier de travail, consultations) avec les experts, les acteurs locaux[2] et d'utilisation des données bibliographiques notamment issues de programmes de recherche. Le guide a fait l'objet d'une relecture interne aux différents services de la ville mais également par des experts extérieurs spécialisés en sciences du sol, agriculture, santé publique, toxicologie, évaluation des risques, gestion des risques et élaboration des politiques). Le guide a été conçu pour (i) protéger la santé, (ii) fournir des lignes directrices pour l'échantillonnage des sols ; l'analyse et l'interprétation dans le contexte spécifique du jardinage et (iii) être flexible, facile et relativement peu coûteux à mettre en œuvre.

Face au manque de lignes directrices spécifiques au jardinage urbain pour la caractérisation, l'analyse des sols, ainsi qu'à l'interprétation de ces analyses (valeurs seuils, ...), les services de la ville ont adapté des documents existants et ont proposé des valeurs indicatives spécifiques aux risques associés aux pratiques culturales urbaines. Les risques intégrés dans la réflexion portée par les services techniques de la ville étant : l'ingestion du sol, le contact cutané ; l'inhalation et la consommation des végétaux.

Tout le processus d'élaboration de la démarche est présenté et discuté : la bibliographie utilisée, les hypothèses posées, les analyses de sensibilité, d'incertitudes et leur impact sur l'évaluation des risques.

Le processus associé à ce guide comprend quatre étapes itératives (figure ci-dessous).

Visite du site et recherche sur l'histoire du site
Figure 05 : Structure de l'outil d'aide à la décision de la ville de Toronto.

Étape 1 : Classer les sites par rapport à leur niveau de préoccupation

Cette étape est basée sur une visite approfondie du site complétée par un travail documentaire autour de l'usage actuel et passé du site et de son environnement. Il aboutit au classement du site en :

  • « Peu préoccupant » s'il a toujours été de type résidentiel, parc, terre agricole ou une école / crèche ET qu'il n'est pas situé à moins de 30 m d'une voie ferrée ou d'une route principale ou dans une ancienne usine de métallurgie du plomb ET que la visite du site ne révèle par l'existence de déversements, d'incendie, d'odeurs à partir du sol ou de zones de coloration particulières.

  • « Moyennement préoccupant » s'il a au moins une fois connu un usage de parc ayant fait l'objet d'une gestion des risques, de verger, de corridor hydro-électrique, de remblaiement ou un usage commercial (à l'exception de ceux listés dans les sites très préoccupants ») OU s'il est situé dans une ancienne décharge ou sur une ancienne usine de métallurgie du plomb » ou à moins de 30 m d'une voie ferrée ou d'une route principale.

  • « Très préoccupant » s'il a connu au moins une fois un usage de station à essence, de pressing, d'imprimerie, de carrosserie, de voie ferrée, de gare de triage ou un usage industriel. OU que la visite de site révèle l'existence de déversements, d'incendie, d'odeurs à partir du sol ou de zones de coloration particulières.

Ce classement oriente vers l'étape suivante. Ainsi pour un site peu préoccupant on ne procédera pas à d'analyse du sol (étape 2) et on passera directement à l'étape 4 associée à de bonnes pratiques de jardinage. Dans le cas d'un site jugé moyennement préoccupant et si le site est relativement petit (moins de 16 m²), il est plus économique de mettre en place des mesures de suppression des risques que de faire des analyses ; on passe donc directement à l'étape 4. Dans le cas contraire on passe à l'étape 2. Enfin dans le cas de sites classés comme très préoccupants on passe directement à l'étape 4 (cf. plus bas).

Étape 2 : Échantillonnage et analyse des sols (uniquement si nécessaire)

Le prélèvement du sol concerne la zone 0-40 cm et la stratégie de prélèvement, basée sur la constitution d'échantillons composites, est adaptée au type de jardin (communautaire vs familial). Une liste de polluants à analyser de manière systématique a été proposée ; elle est composée de 12 métaux ou métalloïdes (arsenic, cadmium, cobalt, chrome hexavalent, chrome total ; cuivre, mercure, molybdène, nickel, plomb, sélénium, zinc) et de 16 hydrocarbures aromatiques polycycliques (HAP). Si l'historique et la visite du site amènent à suspecter la présence d'autres polluants alors le site est classé comme « très préoccupant » et dans ce cas on passe à l'étape 4.

Étape 3 : Interprétation des valeurs

La comparaison des données analytiques aux valeurs indicatives va orienter les mesures de réduction de l'exposition à mettre en œuvre (étape 4). Ces valeurs ont été construites, dans le cadre de l'élaboration du guide, sur la base de calculs de risques sanitaires mais également en prenant en compte les limites de détection des substances, les fonds géochimiques urbains et ruraux, les concentrations ayant un effet négatif sur les plantes ou les organismes du sol.

Si les concentrations de toutes les substances de la liste sont inférieures au seuil 1, alors le site doit faire l'objet des mesures de réduction des risques de niveau 1. Si la concentration d'une seule substance dépasse ce seuil 1 sans excéder le seuil 2, alors le site doit faire l'objet des mesures de réduction des risques de niveau 2. Si la concentration d'une seule substance dépasse le seuil 2 alors le site doit faire l'objet des mesures de réduction des risques de niveau 3. Ces seuils correspondent à une approche sanitaire du jardinage (permettre l'activité de jardinage sans être exposé à un risque inacceptable en raison du contact avec le sol potentiellement contaminé et la consommation de produits du jardin).

Si les concentrations de toutes les substances de la liste sont inférieures au seuil 1, alors le site doit faire l'objet des mesures de réduction des risques de niveau 1. Si la concentration d'une seule substance dépasse ce seuil 1 sans excéder le seuil 2, alors le site doit faire l'objet des mesures de réduction des risques de niveau 2. Si la concentration d'une seule substance dépasse le seuil 2 alors le site doit faire l'objet des mesures de réduction des risques de niveau 3. Ces seuils correspondent à une approche sanitaire du jardinage (permettre l'activité de jardinage sans être exposé à un risque inacceptable en raison du contact avec le sol potentiellement contaminé et la consommation de produits du jardin).

Étape 4 : Atténuation des risques

Cette dernière étape s'appuie sur des actions pouvant être menées de manière simple et peu onéreuse par les jardiniers.

Le niveau 1 des mesures de réduction de l'exposition consiste en des bonnes pratiques de jardinage : lavage des mains après le jardinage et particulièrement avant de manger, lavage des produits du jardin avec de l'eau et du savon.

Les recommandations associées au niveau 2 sont celles du niveau 1 complétées par celles consistant à réduire les voies d'exposition[3] : (i) dilution des concentrations dans le sol en ajoutant du sol et de la matière organique (compost, fumier) propres, (ii) faire baisser la biodisponibilité des polluants en ajoutant de la matière organique et en augmentant le pH du sol, (iii) réduire les poussières en couvrant le sol nu en développant la couverture végétale ou le paillage, (iv) peler les légumes racines avant de les manger ou les cuire, (v) éviter ou limiter les plantes connues comme accumulant les polluants.

Le niveau 3 propose quant à lui de mettre en place les bonnes pratiques de jardinage associées à des actions permettant de supprimer l'exposition[4] : réduire la poussière en couvrant le sol nu des espaces entourant le jardin (en développant la couverture végétale ou le paillage) ET construire des jardins surélevés (minimum de 40 cm de terre) ou utiliser des bacs de jardinage et ajouter tous les ans du sol et de la matière organique propres ou ne planter que des fruits à coques et des arbres fruitiers.

Ce guide n'oublie pas les jardins existants dont les pratiques des jardiniers ont conduit au fil des ans à réduire la concentration et la biodisponibilité des polluants. Les jardins existants sur des sites « peu préoccupants » doivent (continuer à) suivre les bonnes pratiques de jardinage du niveau 1. Pour ceux classés comme « moyennement préoccupants » le niveau 2 des recommandations pour la réduction de l'exposition devrait être suivi à l'exception de l'action correspondant à éviter ou limiter la culture de certains végétaux. Les analyses de sols ne sont pas nécessaires. Les jardins classés comme « très préoccupants » devraient faire l'objet d'analyse de leur sol (étapes 2, 3 et 4).

Ce guide a été avant publication testé sur plusieurs jardins en projet. Il est prévu de développer du matériel éducatif, d'en évaluer l'application et de l'actualiser en fonction des retours des acteurs et de l'évolution des connaissances.

Les scientifiques et les experts techniques étant au stade de l'expérimentation, se posent la question des méthodes, modèles et valeurs de référence qui vont permettre de mesurer la présence des contaminants dans les sols (milieu très complexe et hétérogène) et leurs effets sur les végétaux cultivés.

Valeurs

Concentration (mg/kg)

Paris

Toronto

Cadmium

Seuil de concentration "anormale" pour les sols agricoles franciliens[5]

0.51

Seuils S1/S2 (cf plus haut)

1.0 / 10

Zinc

88

500 / 1800

Au stade actuel, ces chiffres ne sont pas encore diffusés dans l'espace public. Nous assistons toutefois à un tournant car certains jardiniers-amateurs sont en train de s'emparer de ces questions - à titre anecdotique, lors des restitutions des résultats d'analyse réalisés par les géochimistes de notre équipe, un jardinier est arrivé à la réunion avec un rapport du BRGM sur les sols pollués, déniché sur internet.

  1. Ville de Toronto - 51 jardins communautaires : Précisons que la principale différence entre un jardin communautaire au Canada et un jardin familial réside dans le fait que dans un jardin familial, le jardinier paye (cotisation) pour obtenir une parcelle qui lui est assignée sans avoir à faire partie d'un groupe communautaire lorsqu'il fait sa demande tandis qu'un jardin communautaire implique un effort de groupe dans le processus de création du jardin, de prise de décision et d'entretien.

  2. Ville de Toronto- Acteurs locaux : C'est-à-dire porteurs de la connaissance, jardiniers, chercheurs, personnel de la ville, services gouvernementaux; en l'absence d'enquêtes locales, nous ne pouvons préciser quelles sont les orientations techniques et politiques de ces acteurs ni quels sont leurs réseaux d'appartenance.

  3. Ville de Toronto - Réduire les voies d'exposition : C'est à dire de limiter le contact entre l'homme et le polluant (contact et ingestion de sol, inhalation, ingestion de végétaux).

  4. Ville de Toronto - Supprimer l'exposition : C'est à dire de supprimer le contact entre l'homme et le polluant (contact et ingestion de sol, inhalation, ingestion de végétaux)

  5. : Seuils proposés en 2006 par la Cire Ile de France pour sélectionner les éléments traces métalliques pour le calcul des risques sanitaires. Ces valeurs correspondent au percentile 95 des concentrations des sols agricoles ordinaires d'Ile-de-France.

Paris : « on ne cultive pas dans le sol en place »Exercice : Exercice rédactionnel
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