2.1 Restaurer les écosystèmes marins : mythe ou réalité à l'échelle mondiale ?

Face à ces défis immenses, la priorité est donc de stopper notre appétit en nouvelle surface, en artificialisation pour repenser un modèle d'aménagement qui ménage le support de toute vie, y compris humaine.

Mais à court terme, il est aussi important de prendre en compte l'inertie de cette machine à aménager toujours plus le littoral.

Tout d'abord est-il réaliste de penser que l'homme pourrait, une fois les pressions stoppées (ce qui est une priorité indiscutable), réparer ce qu'il a détruit ? Avant de répondre à cette question, il parait utile de rappeler une lapalissade moderne : la meilleure réparation de la Nature est celle qui n'a pas lieu, mieux vaut éviter de détruire, plutôt que de tenter de réparer... !

Mais si l'on observe, pour le milieu marin, les retours d'expériences récents, il semble tout aussi vrai que dans de nombreux cas, une fois répétons-le les pressions stoppées, les écosystèmes peuvent reprendre un fonctionnement sinon identique à ce qu'ils étaient avant impact, au moins remis sur des trajectoires écologiques autonomes et auto-entretenue, sans interventions humaines.

C'est ce que confirme l'étude parue dans Nature réalisée par Duarte et al. (2020). L'étude montre que l'abondance, la structure et les fonctions de la vie marine pourraient se rétablir de manière substantielle d'ici 2050, si les principales pressions étaient atténuées et stoppées. Elle se base sur l'extraordinaire résilience des milieux marins et les retours d'expérience d'actions de réparation à grande échelle.

C'est le cas pour des espèces protégées comme les mammifères marins qui ont vu leur population augmenter, ou encore le retour de la mangrove dans certaines régions comme dans le delta du Mékong. Réparer implique donc de gérer les pressions liées aux activités humaines (pêche, pollutions) ou de la destruction des habitats.

Il est intéressant de noter que l'étude montre aussi que ces efforts ne seront récompensés que s'il y a une baisse importante des émissions de gaz à effet de serre au moins à hauteur des accords de la COP 21 de Paris (moins de 2 degrés) qui limiterait la hausse des températures des océans sous des seuils qui risquent d'être irréversibles.

Le coût de la restauration des écosystèmes marins et de la création d'aire marine protégée représenterait, d'après leur estimation 10 à 20 md de $/an, 1/20 du PIB américain ou 1/10 du PIB français.

Pour Jean-Paul Gattuso, l'un des co-auteurs, 1$ investi dans la préservation des océans en rapporterait 10 via l'écotourisme ou la pêche. Protéger 50 % de la surface de l'océan comme le recommande leurs travaux pourrait créer plus d'un million de nouveaux emplois et générer une économie de 52 milliards de dollars pour les assurances confrontées à moins de risques de tempêtes et de submersions côtières (Ibid). La leçon à retenir de ces travaux est que l'avenir reste dans nos mains, à nous de nous en saisir. Mais pour réaliser ces ambitions, nous pouvons aussi nous appuyer sur des outils d'encadrement de nos pratiques liés à l'évaluation environnementale (études d'impacts).

ComplémentMise en place de récifs artificiels sur Aiacciu au Ricantu

L'Uffiziu di l'Ambiente di a Corsica (UAC) a mis en place trois récifs artificiels, dans le golfe d'Aiacciu, au Ricantu, début août. Il s'agit de favoriser la production de la ressource halieutique et de reconstituer la biocénose marine, dans une démarche de R&D, en innovant sur l'architecture des modules ainsi que les techniques de fabrication.

Mise en place de récifs artificiels sur Aiacciu au RicantuInformations[1]

L'OEC a utilisé le « bio mimétisme » en s'appuyant notamment sur les pêcheurs et apnéistes locaux pour leur connaissance du milieu.

Le premier récif, de 35 m² et 20 tonnes, est composé de 9 éléments reproduisant la rugosité de la roche et présentant des failles similaires aux habitats naturels du milieu marin. Ce module cible les espèces telles que les langoustes, homards, sars, dorades.

Le deuxième, jamais mise en œuvre en Europe, est une grande croix métallique surmontée de pochons remplis de coquilles d'huîtres et recouverte d'un filet militaire. Les espèces de poissons plats comme les barbues, turbots et soles, présentes sur ce site sont ciblées.

Ces deux premiers récifs sont surmontés de cordes d'une vingtaine de mètres, tendues par des bouées, équipées de coupelles et de tubes afin de capter les larves de langoustes et tenter d'attirer des espèces pélagiques, telles que les coryphènes et les liches.

Le troisième, d'un genre nouveau, est une dalle où reposent des morceaux de grillage métallique souple sur lequel va se fixer un matériau bio-concrétionné, par un phénomène électrochimique. Ce récif a pour but de reconstituer des substrats, type madrépore, qui auraient été endommagés par des activités anthropiques, comme le mouillage.

Ce projet expérimental est entièrement financé par l'UAC. À l'issue de trois années de suivis, et en fonction des résultats, d'autres récifs pourraient être installés en faisant appel à des co-financeurs.

Script :

Dès qu'il a été capable d'explorer les profondeurs marines, l'homme a découvert le comportement parfois inattendu de ses habitants. Les épaves et autres structures abandonnées accidentellement sur le fond étaient systématiquement colonisées par une vie marine abondante. C'est à partir de cette observation qu'est venue l'idée d'immerger volontairement des structures artificielles sur des fonds pauvres en habitats afin d'y attirer les espèces marines. Après deux ans d'études approfondies avec le concours de scientifiques spécialisés et de professionnels de la mer, l'Office de l'environnement de la Corse lance une opération expérimentale inédite dans les profondeurs du golfe d'Ajaccio.

"On a fait le constat à l'Office de l'environnement que la Corse était quand même dotée de beaucoup d'écosystèmes, essentiellement sablonneux, qui méritaient d'être enrichis par l'apport de récifs artificiels qui puissent se permettre sur ces endroits là de fixer une vie marine beaucoup plus riche que celle qui est présente dessus naturellement. Le choix du Ricantu s'imposait de lui même dans le golfe d'Ajaccio, dans la mesure où c'est la principale zone sablonneuse de la microrégion. Par ailleurs, on a le débouché de deux fleuves la Gravona et le Prunelli qui sont susceptibles d'enrichir encore le milieu et de favoriser la fixation de la flore et de la faune marine sur nos récifs. Et enfin, le golfe d'Ajaccio a été choisi essentiellement parce que c'est une zone où les populations, les biocénose marines sont le plus impactées par la pêche, qu'elles soient professionnelles ou de plaisance, et qu'il y avait un intérêt certain à essayer d'enrichir cet endroit là."

"On a souhaité s'inscrire dans une démarche de recherche et de développement sur l'architecture des modules et sur les techniques de fabrication.Tout ceci pour favoriser la production halieutique et la reconstitution des biocénose."

En étroite collaboration avec l'équipe des Phares et balises d'Ajaccio, les plongeurs de l'Office de l'environnement ont pour mission de mettre en place les modules avec un maximum de précision. Au matin du 2 août 2017, le premier récif artificiel est immergé par 30 mètres de fond.

"Le premier module est un assemblage de neuf plaques triangulaires qui sont en béton avec des pieds. Ces plaques ont été fabriquées à partir d'un moule en silicone qui lui même a été construit à partir d'une roche naturelle pour imiter au mieux la nature. On s'appuie sur ce qu'on appelle le biomimétisme et donc on va retrouver l'aspect, la rugosité naturelle d'un habitat."

Le deuxième prototype ne présente aucune ressemblance avec les habitats du milieu naturel, mais il a été conçu dans un but bien précis, composé d'une croix métallique sur laquelle sont fixées des pochon de coquilles d'huîtres ayant pour fonction d'attirer la petite faune. Le module sera recouvert d'un filet militaire une fois concrétionnées. Le dispositif constituera un parfait abri pour les poissons plats comme le turbot, espèce très prisée par la pêche professionnelle. Le troisième module, quant à lui, est totalement innovant.

"On a une dalle sur laquelle il y a un grillage métallique que l'on a façonné comme on le souhaitait, qui est relié jusqu'à la surface par un câble attaché à une bouée. Dans cette bouée, on a une batterie qui est alimentée par un panneau solaire et va passer à un très faible courant électrique qui va permettre en fait de capter les ions calcium et magnésium présents dans l'eau ainsi que les sédiments. Et au fil du temps, une fois que ce grillage sera complètement obturé, il aura la forme d'une roche naturelle et ça va constituer un habitat pour les poissons."

Une fois les dix tonnes de béton et d'acier déposées sur le fond, l'ultime étape de l'opération incombe aux plongeurs. Après avoir positionné les modules selon un schéma établi, ils accompliront les dernières manœuvres afin de rendre l'ensemble opérationnel.

"Deux de ces modules seront surmontés de filières. Ce sont des cordes qui partent donc de moins de 30 mètres à moins de quatre mètres de la surface, qui sont tendues par des bouées qui sont équipées de petites coupelles et de petits tubes qui vont permettre de capter des larves de langoustes. Et également, ces filières vont jouer un rôle pour attirer des poissons pélagiques comme les coryphènes ou les liches."

Tandis que s'achèvent les dernières manipulations sur le récif, alimenté en courant électrique, la croix métallique démontre déjà son efficacité. Quelques jours seulement après sa mise en place, la structure a séduit un groupe de jeunes Rougé qui s'appuie instinctivement sur le fil tendu pour se nourrir. Quant aux dalles de béton, elles donnent l'impression d'avoir toujours été là.

"On a vraiment souhaité reproduire au mieux ce que la nature faisait et cet empilement va créer des longues failles. Cette architecture, plus la texture, va permettre à ce récif de ressembler d'ici quelques semaines à de vrais habitats naturels. L'architecture des modules a été pensé en fonction des espèces qui étaient présentes sur ce site, surtout sur les espèces qui avaient un intérêt économique, comme les sars, les daurades, par exemple. Et là, il y a des RAG qui vont permettre aux poissons de venir se mettre à l'abri."

Cette première tentative n'occupe qu'une quarantaine de mètres carrés sur le fond. Mais cette oasis artificielle constitue un excellent terrain d'étude pour observer le comportement des espèces marines face à des structures résolument innovantes.

"Maintenant, on souhaite se donner le temps de la réflexion, le temps de l'observation, voir comment la vie va se fixer sur ces modules. On aura un suivi scientifique pendant deux ou trois ans s'il s'avère, et ce serait logique que certains sont plus performants que d'autres, se sont bien entendu ces modèles là qu'on souhaite dupliquer à grande échelle avec l'idée de travailler toujours autour du site qui a été choisi de façon à avoir effectivement une fixation massive de la vie marine."

Si l'opération est couronnée de succès et que les récifs du Ricantu prennent l'allure d'un petit village peuplé de poissons et de crustacés, elle fera sans doute le bonheur des pêcheurs et des plongeurs. Mais avant tout, elle donnera à l'homme un moyen de plus pour lutter contre l'inquiétante diminution des ressources marines.